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L'un des plus célèbres scénaristes italiens, Carlo Chendi, réalisa en 1977 un entretien avec Carl Barks par voie postale. Dans La Dynastie Donald Duck no11, il nous livre les réponses du Maître, qui présentent un intérêt certain encore aujourd'hui.

Parole de Barks !

Carlo chendi

Carlo Chendi, grand fan de Carl Barks.

Carlo Chendi : Monsieur Barks, quand est né Picsou ?
Carl Barks : À la fin des années 1940, et au début des années 1950, il était déjà célèbre, même si je ne le savais pas. C'étaient les éditeurs qui le savaient. Ils recevaient énormément de lettres de lecteurs mais ils ne m'en montraient pas la moitié ! Bref, c'est pour cela qu'il fut décidé de donner au vieux canard son propre comic book, Uncle Scrooge.

C.C : Quelles ont été vos sources d'inspiration pour créer la personnalité de Picsou ?
C.B : Dickens et... aussi les bandes dessinées américaines de l'époque, dans lesquelles c'était un motif récurrent, l'oncle riche qui causait des soucis et de la gêne à sa famille, laquelle, pour ne pas faire mauvaise figure devant le milliardaire, dépensait toutes ses économies durement acquises.

C.C : Donc le personnage de l'« oncle riche » est une constante de la BD américaine ?
C.B : Une constante comique, qui entraîne les personnages qui l'entourent dans une série d'aventures et de mésaventures à n'en plus finir. Picsou est né comme ça, inspiré par le célèbre avare du Conte de Noël de Charles Dickens (dont il a pris le nom anglais de Scrooge). La première histoire de Picsou, à ambiance de Noël, le voyait obligé de faire un cadeau à son neveu Donald bien qu'il déteste Noël. En tout cas, il voulait que Donald mérite son cadeau. C'est comme ça que l'oncle Picsou a démarré, et un certain temps s'est écoulé avant qu'il ne réapparaisse.

C.C : Cela vous amusait de créer des histoires avec Picsou ?
C.B : Énormément. Ce personnage était une source d'inspiration inépuisable. Sa présence dans une histoire constituait d'emblée une sorte de menace, d'embarras : l'oncle richissime, son amour de l'argent, son avarice, son esprit d'aventure...

C.C : Mais les histoires, comment prenaient-elles naissance ?
C.B : Ça, c'est un grand mystère. Aucun auteur ne peut vraiment expliquer comment une idée d'histoire lui vient à l'esprit. Ce qui est sûr, c'est que toute une série de sensations, de hasards s'entrecroisent et là est le point de départ. Un des moyens que j'avais de commencer à travailler sur une histoire était de partir de l'humeur dans laquelle j'étais. Je tournais dans la maison, on avait l'impression que je ne faisais rien... mais en réalité, je pensais à l'histoire que j'allais écrire. Autant que possible, j'ai toujours évité de dessiner ce qui ne me plaisait pas, et donc je me disais : « Où est-ce que j'aimerais placer mes personnages ? Quelle est la situation la plus facile à dessiner ? » Et je me répondais : « Eh bien, cette fois, je les verrais bien en mer... » Et je dessinais un bateau sur l'océan. Ensuite, à partir de là, j'essayais d'imaginer une histoire à ambiance maritime et des situations qui auraient pu envoyer Donald et compagnie en mer. De toute façon, pour moi, les scénarios ont toujours été la partie la plus difficile et la plus fatigante à réaliser. Une fois le scénario terminé, j'étais plus détendu. Le dessin en soi, étant donné que j'avais déjà choisi une ambiance qui me convenait, me posait peu de problèmes : la véritable partie créative (l'histoire, le scénario, les gags) était déjà réglée. Je dessinais les pages au crayon bleu sur des feuilles de dessin puis je les encrais avec une plume à pointe moyenne (de la marque Esterbrook 356). Ma femme, qui avait été dessinatrice, repassait à l'encre une partie des fonds et faisait le lettrage.

C.C : Les vieilles histoires et les légendes vous ont souvent inspiré ?
C.B : Très souvent. Mais je tirais mon inspiration d'un peu tout : des philosophes de l'Antiquité, des histoires qu'ils racontaient sur les mines du roi Salomon, de la mythologie et des légendes orientales. Au fil des ans, j'ai rassemblé des informations sur des lieux qui sont ensuite devenus le théâtre de mes histoires, comme la Perse antique [Cf Périple perse] ou la vieille Californie [Cf Retour en Californie].

Barks et les lecteurs

C.C : Quand vous réalisiez vos histoires, pensiez-vous à vos lecteurs ?
C.B : À vrai dire, je ne me suis jamais trop préoccupé des lecteurs, pour la bonne et simple raison que, quand j'écrivais une histoire, je le faisais parce que je la trouvais intéressante, amusante... En d'autres termes, elle devait me plaire à moi. Si je n'étais pas convaincu qu'elle était au moins passable, je préférais l'écarter et en commencer une autre.

C.C : Et les lecteurs vous écrivaient ?
C.B : Oh non ! Ils ne savaient même pas qui j'étais, du moins jusqu'aux années 1960. Vous avez été l'un des premiers à m'écrire.

C.C : Oui, en 1967. Et donc, pendant de nombreuses années, vous êtes demeuré dans l'anonymat...
C.B : C'était peut-être mieux ainsi. Si j'avais reçu des sacs postaux entiers de lettres d'admirateurs, il ne m'aurait guère plus resté de temps pour créer mes histoires ! Ou alors j'aurais commencé à me monter la tête et à me croire excellent. Qui sait, je me serais peut-être même mis à écrire de mauvaises histoires. Je crois que celles dont tout le monde dit qu'elles sont les meilleures, je les ai écrites avec le moral à zéro, quand j'étais en instance de divorce avec ma deuxième épouse et que je logeais dans un motel.

C.C : Vous ne croyez pas qu'un auteur a besoin de l'approbation de ses lecteurs ? De savoir que ce qu'il fait leur plaît ?
C.B : Non. Selon moi, c'est le doute, le fait de se poser des questions, de n'être jamais pleinement satisfait du résultat, qui détermine la qualité.

C.C : Alors, des histoires aussi belles et divertissantes que les vôtres sont le résultat d'un dur travail...
C.B : Dur, mais aussi gratifiant. Si je trouvais un bon gag, j'étais le premier à m'en amuser, à en rire. Une fois l'histoire achevée, je pouvais penser à autre chose et commencer à réfléchir à une autre intrigue. Il arrivait souvent qu'après avoir expédié une histoire à l'éditeur, ma femme Garé et moi, nous nous regardions en nous demandant : « Elle parlait de quoi, déjà, l'histoire qu'on vient d'envoyer ? »

C.C : Vous discutiez des scénarios avec votre épouse ?
C.B : Oui. Parfois, quand j'avais des doutes sur un scénario, j'en parlais avec elle. C'était elle qui me disait si l'histoire que j'avais en tête ressemblait trop à une précédente, ou si elle était trop compliquée. Nous formions une équipe très au point.

Rien qu'un pauvre vieil homme riche

C.C : Vos histoires contenaient-elles des « messages » pour les lecteurs ?
C.B : Eh bien, si c'était le cas, ils étaient implicites, sous-entendus. Dans les histoires de Picsou, le thème qui prévalait était celui de la cupidité, de l'avarice. On y mettait aussi l'accent sur l'égoïsme et d'autres faiblesses et défauts humains. J'ai toujours considéré les canards comme des êtres humains, jamais comme des canards. Donald, par exemple, a une personnalité que pourrait bien avoir mon voisin. Gontran ressemble à quelqu'un de ma famille pour qui les choses tournent toujours bien, le veinard.

C.C : En ce qui concerne Picsou, il n'est pas toujours égoïste. Dans certaines histoires, nous sommes surpris par son humanité et sa générosité.
C.B : Picsou est avant tout un être humain. Il a beaucoup de défauts mais aussi beaucoup de qualités. Il aime son argent, mais je pense que, s'il devait choisir entre la vie de ses neveux et son argent, il choisirait certainement ses neveux. J'ai toujours considéré Picsou comme une personne avare mais pas mesquine.

C.C : Avant de travailler pour Disney, vous aviez déjà réalisé des bandes dessinées ?
C.B : Non, je n'en avais aucune expérience. J'avais touché à toutes sortes de métiers : cow-boy, ouvrier dans une aciérie, charpentier, typographe, cheminot et même éleveur de poulets. Mais j'aimais dessiner et j'avais fait des illustrations pour une revue canadienne installée à Minneapolis.

C.C : Quand avez-vous arrêté de dessiner Picsou ?
C.B : En juin 1966, quand j'ai pris ma retraite, après vingt-trois ans et demi de BD avec Donald et Picsou.

C.C : Maintenant que vous êtes célèbre et que vous ne créez plus d'histoires de canards, comment passez-vous le temps ?
C.B : Je peins. J'avais besoin de m'occuper. Naturellement, mes sujets préférés restent les canards. Je dois dire que mes huiles se vendent plutôt bien.

C.C : Quel effet cela vous fait-il de savoir que Picsou est célèbre dans le monde entier ?
C.B : Je suis ravi que mes histoires captivent tant de personnes, quel que soit l'endroit où elles vivent. N'importe qui peut les lire et éprouver les mêmes sensations. Partout dans le monde, les gens ont les mêmes problèmes, ressentent les mêmes sentiments : la jalousie, l'avidité, mais aussi l'amour du prochain.

C.C : Que pensez-vous des auteurs italiens qui continuent d'écrire et de dessiner les personnages que vous avez créés ?
C.B : J'en pense beaucoup de bien. Les pages que j'ai vues sont très bonnes, je dirais qu'elles sont meilleures que les américaines. Pardonnez-moi mon manque de modestie, mais je suis content que quelqu'un m'ait trouvé assez bon pour vouloir m'imiter...

C.C : Merci, Carl Barks, pour cette interview et pour les merveilleuses histoires qui continuent d'enchanter des millions de lecteurs de par le monde.

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