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Argent

Suite du Prologue

Mont Ours. Nuit du 24 au 25 décembre 1955

J'ai été plus dur que les gros durs, plus malin que les petits malins et j'ai réussi honnêtement !

60 ans de Balthazar Picsou Don Rosa

L'ultime confrontation entre deux ennemis de toujours...

Du haut de la plus haute colline de la Vallée de l'Agonie Blanche, Balthazar Picsou, nouveau riche suite à la toute récente découverte de sa première pépite d'or, hurlait sa devise, satisfait d'avoir enfin atteint son but. Après avoir crié à s'en essouffler, il se calma et pensa à sa mère, Edith. Elle aurait été si fière de lui... Grâce à moi, papa et mes sœurs ne seront plus jamais dans le besoin !, se consola le prospecteur.

« En es-tu si sûr ? »
Le sang de Picsou ne fit qu'un tour. Qui venait de parler ? Encore l'un de ces parasites qui s'introduisaient dans sa vallée en espérant y trouver quelque richesse ?
« Tu es sourd ? J'attends une réponse. »
Pas de doute, le marmonnement rauque venait de quelque chose derrière lui. Balthazar se retourna et aperçut un chêne qui le regardait d'un air sévère. Je n'avais jamais vu de chêne sur cette colline..., s'étonna-t-il.
« -Alors, en es-tu sûr ?, insista l'arbre.
-De quoi parles-tu ?, s'agaça le prospecteur.
-Que ton père et tes sœurs ne seront plus jamais dans le besoin ?
-Bien sûr, vu que je viens de trouver une pép... Oh, et puis, pourquoi je parle à un a... »
C'est alors que, brusquement, sans aucun préavis, les racines du chêne surgirent du sol et s'enroulèrent autour de Picsou, le faisant prisonnier. Elles rapprochèrent le malheureux écossais de l'arbre sournois, dont l'expression était à présent méchamment assombrie par un rictus des plus effrayants. Combatif, Balthazar protesta en gigotant dans les racines entremêlées :
« Lâche-moi, espèce de gros tas de bois sans âme ! Tu n'es qu'un... »
L'arbre sembla réjoui de le voir ainsi perdre son sang-froid et ricana :
« Sache que tu te trompes sur tout, l'ami ! Jamais ta sœur n'a autant été dans le besoin ! »
Et son rire à glacer le sang s'estompa peu à peu, tout comme l'image de l'arbre elle-même. Picsou n'était plus prisonnier dans les racines, mais il se sentait toujours aussi peu maître de ses mouvements : il était tout bonnement couché sur le sol, immobilisé, et ne pouvait plus se relever. Lorsqu'il tourna quelque peu la tête à l'ouïe d'un bruit sourd dans les environs, il crut mourir d'angoisse : un ours était en vue. Un ours énorme, dominateur, approchait son épaisse carrure du prospecteur statufié, et visiblement pas dans le but de jouer les Teddy Bear.

Archibald Gripsou par Don Rosa

Mon Dieu ! Tout est fini !, se résigna Picsou, et il observa, impuissant et malade de terreur, le museau de l'ours s'immobiliser au dessus de ses yeux, sa langue passer langoureusement sur son bec sale...
Son bec sale ?
L'ours n'en était plus un. Ou plutôt il l'était de moins en moins. En effet, si la sensation de nuisance, de puissance restait, la face de l'ours s'allongeait, s'emplumait, se prolongeait en un bec... Puis le visage s'affina, et Picsou, toujours immobile, domina sa peur pour scruter les traits qui lui apparaissaient de plus en plus clairement.
Gripsou !

Picsou ne sut jamais ce que lui fit l'ours (bien que l'issue ne laissât guère de doutes) et à vrai dire, il s'en fichait pas mal. Au moment où il émergea de sa couette, en sueur, il n'avait qu'une seule préoccupation.
Matilda ! Mon Dieu, est-elle toujours dans cette chambre ?
Il alluma une bougie et la dirigea vers le lit de sa sœur, à l'autre bout de la pièce. Elle était toujours là, en train de dormir avec tout l'apaisement d'une femme d'âge mûr qui venait de passer une merveilleuse fête de Noël. Mais le multi-milliardaire ne fut guère rassuré.
Ce rêve était si réaliste, ce n'est pas normal. Je ne fais jamais ce genre de rêves par hasard.
Marchant doucement pour ne pas réveiller Matilda, il se changea très rapidement et sortit de la chambre. Après un passage pour la salle des vêtements, où il se vêtit chaudement, il retourna dans la salle principale où il aperçut l'horloge. Trois heures et demi du matin. Il hésita à sortir.
Combien y a-t-il de chances, sur cent, que Gripsou soit en train de faire du mal à Hortense, que je n'ai plus revue depuis vingt-cinq ans et dont je ne suis même pas sûr qu'il en connaisse l'existence ? Combien ?
Mais il repensa au réalisme de son rêve, au ricanement de l'arbre, au visage de l'ours qui se métamorphosait en celui de Gripsou. Ce n'était pas un hasard, ça ne le pouvait pas.

Picsou ouvrit la porte et, bravant la tempête qui faisait rage, commença à marcher dans la neige, guidé par son instinct, ce même instinct qui avait fait de lui l'homme le plus riche du monde. Au bout de dix minutes, alors qu'il était maintenant en pleine forêt, ses palmes passaient à l'ère glaciaire. J'aurais peut-être dû prendre des bottes au lieu de mes guêtres de tous les jours, regretta-t-il. Mais il était trop loin du chalet, et il sentait la menace trop proche, pour retourner sur ses pas. J'ai vu bien pire, se rassura-t-il. Une fois qu'il eut fini de penser à ses palmes, il se concentra de nouveau sur le chemin forestier, et aperçut une
Paysage forêt nuit hivernale

Le cadre n'est pas des plus rassurants...

petite pente non loin. En effet, si l'obscurité ne le favorisait pas, il réussissait plutôt bien à se repérer dans la forêt. Il s'apprêta à escalader la pente, puis s'immobilisa.

Il venait de distinguer, parmi toutes les ombres glauques que l'on pouvait percevoir dans cette obscurité nocturne, une silhouette qui, selon toute évidence, l'attendait, tout en haut de la pente. Il ne distinguait pas le visage, mais reconnaissait vaguement le costume et la barbe. C'était bel et bien Archibald Gripsou qui l'attendait, seul, sans même faire mine de se cacher. Picsou se remémora un bref instant tout ce qui était arrivé, ces dernières années, à celui qu'il considérait comme le plus dangereux de tous ses adversaires : sa culpabilité dans une affaire de meurtre remontant à 1891 avait été reconnue suite à une enquête d'investigation des reporters du New York Times et, bien qu'il ait réussi par on ne sait quel miracle à éviter la prison, il avait vu ses entreprises boycottées partout de par le monde, ses partenaires refuser de renouveler les contrats, ses employés démissionner en masse. Résultat : au bout de quelques mois, la Gripsou Company avait fait faillite, et l'ex-deuxième homme le plus riche du monde était retourné en Afrique du Sud où il vivait depuis à l'écart du reste du monde. Que faisait-il ici ?

C'est à ce moment que Gripsou alluma une lanterne qu'il tenait dans son poignet. Il attendit que Picsou, méfiant, arrive à sa hauteur tout en maintenant une distance respectable entre les deux hommes. Le multi-milliardaire défia son rival ruiné :
« Gripsou, j'ignore ce que tu as fait à ma sœur mais... mais... relâche-là », ordonna-t-il un peu mollement, se demandant soudainement quelle folie l'avait guidé jusqu'ici, désarmé, fatigué, en pleine nuit, dans l'obscurité, sans aucun moyen de défense, face à un homme dont il ne connaissait que trop bien l'absence d'éthique et la capacité à user d'armes à feu sur ses adversaires.
Le Boer le contempla avec mépris de la tête aux pieds, de la même manière que le chêne de son cauchemar, et répliqua :
« Mon cher Balthazar, si tu crois que je vais t'obéir comme ça... Mais je vais te donner une chance. »
Et Gripsou sortit, sans surprise, un revolver. A ce moment-là, Picsou, devant cette tentative d'intimidation, ressentit un tel mépris et une telle haine à son encontre qu'il n'eut pas envie d'écouter plus longtemps ses conditions pour la libération d'Hortense, mais plutôt de se moquer de cet homme aussi pathétique qu'indigne d'intérêt, malgré l'immense danger que représentait l'arme pointée dans sa direction.
« Mon pauvre Archibald, tu n'es rien sans tes armes. C'est la preuve d'une certaine frustration et de ton incapacité à te défendre. »
Le Sud-Africain ne s'attendait sans doute pas à ce que l'homme le plus riche du monde se mette ainsi à se moquer de lui avant même qu'il ne lui ait exposé ses conditions. Il se vexa :

Balthzar Picsou et Archibald Gripsou
« -Plaît-il ?

-Tu es un être pathétique et primaire, qui se complaît dans le crime et la violence. Et puis, je ne t'aime pas. Et tu es laid.
-Picsou, je me permets de te rappeler que je retiens en otage ta s...
-D'ailleurs, ça ne m'étonne pas que tu aies fait faillite. Au-delà de toutes tes magouilles, tu n'as jamais eu le moindre sens des affaires », s'entêta Balthazar, étrangement paisible, comme s'il avait oublié l'épée de Damoclès suspendue au-dessus de ses plumes.
Gripsou avait maintenant complètement oublié son otage, tant les paroles du riche canard le faisaient rager :
« -C'est toi, l'homme qui n'est rien sans son sou fétiche, qui dit ça ?
-Hein ? C'est faux !, se vexa Picsou. Cette pièce n'a qu'une simple valeur sentimentale !
-Tellement sentimentale que tu es prêt à dépenser des millions pour empêcher une sorcière de la prendre, ricana l'ex-milliardaire.
-Tu prends la défense d'une voleuse ? Je ne suis pas étonné, tu sers la même cause qu'elle : le crime !
-Moi, au moins, je n'emploie pas mon neveu - surtout s'il a la charge de trois enfants - pour cinq centimes de l'heure.
-Moi, au moins, j'ai un neveu, et fidèle !, se rengorgea l'ancien prospecteur. Et toi, tu as une famille ? Tu as des amis ?
-Hum...
-Gripsou sans amis ! Gripsou sans amis ! », se moqua l'homme le plus riche du monde avec une étonnante puérilité.

Gripsou commençait à se sentir un peu dépassé par la situation, qui avait dérivé de la prise d'otages à la joute verbale de cour de récréation. Il proposa alors à son ennemi, jetant son revolver à terre :
« -Écoute-moi : réglons cette affaire d'homme à homme, si tu veux récupérer ta chère Hortense ligotée à quelques buissons d'ici. Battons-nous comme à l'époque de notre rencontre.
-Où je t'avais vaincu », souligna Picsou avec satisfaction, alors que son esprit se concentrait sur ce que venait de dire l'autre. A quelques buissons d'ici ?

Hr

« C'était un coup de chance, se renfrogna l'ancien milliardaire. Cette nuit, tu vas regretter toutes ces décennies que tu as passé à me mettre des bâtons dans les roues ! »
Et il fonça sur son adversaire, tête baissée, ce qui eut pour effet de surprendre celui-ci quelques secondes. A ce moment-là, Picsou comprit la gravité de la situation.
Il va me tuer. Ce n'est pas une petite bagarre rageuse comme d'habitude. Il a tout perdu et il va me tuer car il ne peut pas vivre en sachant que je l'ai surclassé dans tous les domaines...
Et là, Balthazar Picsou, l'homme le plus riche du monde, fut pris d'une terreur indescriptible : celle de celui qui va devoir se battre pour sa survie. Il allait, lui aussi, devoir tout faire pour tuer Gripsou. Car tant qu'il sera vivant, il cherchera à lui nuire et il fera du mal à sa famille, comme à cette pauvre Hortense qui est ligotée quelque part, sans doute cachée dans un buisson, où, frigorifiée, elle doit prier pour ne pas trop souffrir avant de mourir.

Requinqué par cette pensée effroyable, Picsou s'est battu comme un fauve, sans doute comme jamais depuis qu'il était devenu hommes d'affaires. A chaque coup qu'il rendait à son rival, il pensait à l'un des membres de sa famille, qu'il sauvait peut-être d'un futur enlèvement ou d'une tentative de meurtre, qui sait ? Au final, Gripsou s'écroula dans la neige, du sang coulant, doucement mais en grande quantité, de son crâne, suite à un superbe uppercut du droit de l'ancien prospecteur. Celui-ci s'approcha de son adversaire désormais vaincu, et lui déclara, essoufflé :
« J'ai toujours été le plus fort de nous deux, il faut que tu te fasses à cette idée. C'est pour ça qu'il faut éviter les combats à mort avec moi... Tu perds tellement de sang que tu peux mourir d'ici quelques heures, et même à toi je ne le souhaite pas : une fois que j'aurai libéré Hortense, tu seras transporté dans un hôpital. »

Cette magnanimité n'eut visiblement pas d'effet sur la rancune de l'agonisant. En effet, à peine Picsou lui eut-il tourné le dos que Gripsou fit un effort
Archibald Gripsou 2
surhumain pour saisir son revolver qui se situait à quelques centimètres de sa main droite. Dans un ultime sursaut de haine, il appuya sur la décharge, un peu au hasard, n'ayant pas la force de se concentrer. Ledit hasard fit bien les choses vu que le milliardaire qui l'avait tant de fois vaincu fut touché de plein fouet. Épuisé par ce tout dernier geste, la vie quitta instantanément le corps de Gripsou, et ses yeux s'arrondirent de stupeur devant la mort, avant même qu'il n'ait le temps de voir son vainqueur s'écrouler à terre.

Il ignorait alors sûrement quelles furent, par la suite, les conséquences de son geste...

A suivre dans Un matin ordinaire

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