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Suite de La vie continue

Dépôt Picsou, Donaldville. 29 décembre 1955

J'ai été plus dur que les gros durs, plus malin que les petits malins, et j'ai réussi honnêtement !

Baptiste triste

Baptiste, triste et seul...

Baptiste sursauta à cette phrase. Qui parlait ? Qui venait de prononcer la devise de son ancien patron ?
« -Cette phrase était la devise favorite de Balthazar Picsou, mort à quatre-vingt-huit ans le 25 décembre dernier. Le président Einsenhower l'a d'ailleurs lui-même prononcée dans son discours du 26, afin de rendre hommage au célèbre magnat. Je ne me trompe pas, Will ?
-En aucun cas, chère Barbara, la rassura le dénommé Will, dans une tentative désespérée de flatter l'élue de son cœur. Or, on en sait à présent plus sur ce décès...
-En effet, Will. Le Grillon qui parle a confirmé dans son édition de ce matin la rumeur qui circulait dans tous les médias depuis hier : M. Balthazar Picsou est mort assassiné par l'un de ses plus célèbres rivaux, l'homme d'affaires déchu Archibald Gripsou, lui-même décédé dans ce qui semble avoir été un duel. Une immense émotion env... »

Baptiste éteignit le poste de télévision. Il se trouvait stupide. Comment avait-il pu ainsi se laisser berner par ce faux agent de police, en réalité un journaliste du Grillon, et lui donner autant d'informations qui étaient sensées rester secrètes jusqu'au jour de la lecture du testament ? Par sa faute, les membres de la famille du défunt allaient encore voir les médias les harceler pour tenter d'obtenir un témoignage exclusif... Baptiste parcourut quelques salles du coffre, désespérément vide depuis plusieurs jours. Il entra dans la salle où Picsou entreposait la grande majorité de son argent en liquide avant son décès, et l'observa avec nostalgie. Quel bon temps c'était, lorsque M. Picsou parcourait nerveusement les salles de son coffre pour donner des ordres à chacun de ses employés avant d'aller plonger dans sa piscine d'or, où lui seul réussissait à nager ! Les huit années les plus heureuses de sa vie... Baptiste avait été le discret témoin d'un nombre invraisemblables d'aventures incroyables, de scènes de querelles entre Picsou et Donald, de coups de stress autant que de moments de joie de la part du magnat... Décidément, quelle belle époque ! Chaque jour apportait son lot d'inattendu, à ce moment-là...

Mais il n'était plus temps de se morfondre. Baptiste releva la tête, se bomba le torse, et reprit sa posture habituelle de majordome. Il avait toujours été d'une efficacité exemplaire pour M. Picsou, il le resterait jusqu'à la fin ! Tant que ce coffre ne possédera pas de nouveau propriétaire, il appartiendra à M. Picsou, et Baptiste continuera à en prendre soin ! Il retourna vers le bureau de son défunt patron et finit de classer les
Baptiste et Picsou

Que de bons souvenirs avec M. Picsou !

dossiers. Pudique et respectueux, il n'en lisait aucun avec attention mais les triait et les rangeait dans un classeur élégant que Baptiste confiera le moment venu à l'héritier naturel de M. Picsou, celui qui aura été désigné dans le testament du défunt. Ce n'était pas dans ses habitudes de se mêler des affaires du patron, mais le majordome se permit de réfléchir à qui pourrait être l'héritier :

Déjà, je pense qu'on peut éliminer d'office Popop, instable et pas réellement proche de M. Picsou. Parmi les autres héritiers potentiels, il resterait donc Gontran, Donald, et les petits-neveux. Baptiste examina alors le profil de chacun des neveux : Gontran est chanceux et pourrait donc maintenir la fortune de M. Picsou et même la faire fructifier, mais M. Picsou aimait le mérite et le travail, deux qualités que ne possède pas Gontran. Donald est paresseux et sûrement peu doué en affaires mais il a de la valeur et, malgré du tout, du courage et du bon sens à revendre. Riri, Fifi et Loulou sont intelligents, débrouillards et imaginatifs... mais ils sont mineurs.

Il se remémora certaines discussions personnelles qu'il avait eues avec son patron. Celui-ci n'avait jamais tari d'éloges sur ses petits-neveux, dont il vantait l'intelligence, la détermination et le courage. Il critiquait souvent Donald mais il ne semblait pas ressentir de haine particulière à son égard ; il y avait même des moments où il lui reconnaissait le mérite d'être « un type médiocre mais au cœur bon, qui galère dans la vie mais qui, de façon tout à fait incompréhensible, trouve quand même le moyen d'élever convenablement trois jeunes pas toujours faciles ». Par contre, il était sans concessions lorsqu'il parlait de Gontran, le voyant comme « quelqu'un qui ne se battra jamais parce qu'il considère qu'il a déjà tout », mais il avait ensuite rajouté que « sa chance nous est parfois utile, bien plus que lui-même à vrai dire ». L'une de ces trois possibilités était forcément la bonne, mais laquelle ?

Hr-Géo en 1952

Qu'arrive-t-il à Géo ?

C'est à ce moment qu'il entendit la sonnette, sur laquelle quelqu'un appuyait avec panique comme un demeuré. Baptiste courut à la porte voir de qui il s'agissait : c'était Géo Trouvetou. L'inventeur, visiblement effrayé, lui demanda la permission d'entrer, qu'il lui accorda sans résister, ayant comme son ex-patron une grande confiance en Géo. Celui-ci, une fois rentré, le remercia :
« -Mon Dieu, merci ! Ils ne m'auront pas...
-Qui ça « ils » ?
-Les journalistes !, se lâcha Géo. Ils me poursuivent depuis ce matin pour avoir une interview où je suis sensé commenter l'assassinat de M. Picsou !
-Ah... », rougit Baptiste, tout honteux de sa faute.
Les deux hommes montèrent l'escalier. Géo reprenait son souffle tandis que le majordome l'emmenait dans le bureau de Miss Frappe qui, malgré son absence depuis la mort de M. Picsou, avait laissé quelques sachets de café. Alors qu'il était en train d'en préparer, il entendit la voix de Géo :
« -Dites-moi, Baptiste... Vous êtes ici depuis ?...
-Si c'est votre question, Géo, sachez que je compte m'occuper du coffre et des affaires de M. Picsou jusqu'à ce que j'apprenne l'identité de son héritier. J'accomplirai mon devoir jusqu'au bout pour M. Picsou.
-Je vois... Et Miss Frappe ?
-Elle a besoin de faire son deuil. Je pense qu'elle reviendra avant la lecture du testament et que, comme moi, elle servira M. Picsou jusqu'au bout.
-Votre dévouement pour un mort est admirable, s'émerveilla Géo.
-Mon dévouement pour mon patron, répliqua sèchement Baptiste.
-Excusez-moi... Vous avez raison... »

Géo se laissa tomber sur une petite banquette.
« -Je suis fatigué de tout cela... Je crois que c'est trop d'émotion pour moi, Baptiste... Même Filament est mort de fatigue en ce moment...
-C'est très compréhensible.
-Comment faites-vous, Baptiste ?, s'étonna l'inventeur. Vous êtes si serein...
-Serein ? Haha ! »
Ce ricanement résigné fit sursauter Géo. Était-ce bien le lisse, l'imperturbable Baptiste, qui venait de ricaner ? Le majordome se retourna brusquement et, pour la première fois, Géo vit de la tristesse dans ses yeux. Conscient de l'avoir peut-être blessé, l'inventeur n'insista pas et but silencieusement son café.

Rapetou par Claude Marin

Que fait donc un Rapetou par ici ?

Ce moment de blanc fut interrompu par le bruit de la sonnerie de la porte en bas. Baptiste accourut, surpris de recevoir autant de visites d'un seul coup. Quelle ne fut sa surprise lorsqu'il reconnut à travers la porte vitrée 176-761, l'un des frères Rapetou !
« GÉO ! VENEZ VOIR ! VITE... »
Géo, affolé par le ton paniqué du majordome, arriva en quelques secondes devant la porte.
« -Oh mais... 176-761 !
-Il vient nous narguer, je suppose », avança Baptise d'un ton visiblement irrité.
A vrai dire, Trouvetou, en observant la physionomie du Rapetou derrière la porte vitrée, ne lui trouvait pas un air très moqueur. Il avait même l'air un peu... comment dire ? Déçu ? Triste ?
« -Il a un air bizarre...
-Vous vous y fiez, vous ? Moi pas, infligea sévèrement Baptiste. Je ne le laisserai pas profiter de la disparition de M. Picsou pour entrer dans le coffre à sa guise.
-Peut-être devrions-nous tout de même voir ce qu'il a à nous dire ?
-Hoho, moi je ne le ferai pas rentrer », prévint Baptiste.

Géo réfléchit et, comme d'habitude, eut une idée. Il monta à toutes jambes vers le bureau de Picsou, suivi par un Baptiste essoufflé, et se pencha à la fenêtre de cette pièce.
« -Que faites-vous, Géo ?, s'interrogea Baptiste.
-On va parler avec lui sans le faire entrer. Regardez ma nouvelle invention... »
Trouvetou sortit alors d'on ne sait trop où une espèce d'énorme mégaphone et un petit casque :
« -Je vous présente mon amplificateur de sons !, se rengorgea l'inventeur.
-Chez moi, on appelle ça un mégaphone et un casque, affirma froidement le majordome.
-Certes ça y ressemble un peu. Mais... »

Hr (23)

Photo exclusive de Géo dans son laboratoire faisant des essais avant la création de la machine.

Il sortit une petite puce électronique qu'il lâcha dans le vide. En bas, le Rapetou, un peu ébahi, la ramassa. Géo prit le gros mégaphone et expliqua :
« Bonjour 176-761 ! Cette petite puce électronique vous servira de micro pour que vous nous expliquiez ce que vous désirez ! »
Le bruit provoqué par le mégaphone était assourdissant. Baptiste, après s'être débouché les oreilles, hurla :
« -MON DIEU, MAIS QUELLE EST L’UTILITÉ DE CET ENGIN ???
-Mais ça ne sert plus à rien de hurler, Baptiste, je ne parle plus au mégaphone.
-Vous ne répondez pas à ma question.
-Cela sert surtout à créer un rapport de forces dans la conversation.
-Hein ?
-La personne parlant avec le mégaphone aura toujours l'air plus dominatrice que celle avec la petite puce électronique. La principale utilité de cette invention est donc de pouvoir dominer une conversation à courte distance.
-C'est complètement inutile...
-Je le pense aussi, mais M. Picsou m'avait demandé, il y a quelques semaines, de lui créer cette invention pour ses prochaines conversations depuis sa fenêtre avec des inspecteurs des impôts. Oh, le Rapetou parle ! »
En effet, maintenant que Géo avait le casque sur les oreilles, il entendait ce que disait le Rapetou avec la petite puce électronique. Baptiste, lui, n'entendait pas, mais écoutait attentivement les réponses tonitruantes de Géo avec son mégaphone :
« Hein, répétez plus fort ? QUOI ?? Ah, Gracié Rapetou ? Oui, que leur veut-il ? Une visite à la prison ? Mais, vous n'y pensez pas... Oh, c'est important ? Vraiment ? » Géo finit par retirer son casque, tandis que Baptiste voyait désormais le Rapetou s'éloigner du coffre, toujours d'un pas sans joie ni enthousiasme.
« -Il a raccroché sans vouloir développer.
-Il a demandé quoi ?
-Il veut que les Duck aillent rendre visite à Gracié Rapetou. Apparemment, c'est très important.

Picsou et Baptiste

Décidément, que de bons souvenirs !

-Il plaisante ? Il ne croit pas qu'ils ont plus important à penser ?
-Personnellement, je vais quand même leur transmettre la demande, et ce grâce à mon robot-pigeon-voyageur. Merci, Baptiste, je vais prendre congé.
-C'était un plaisir de vous arracher aux journalistes. »
Les deux hommes descendirent à l'entrée et se serrèrent la main avant de se quitter. Lorsqu'il referma la porte, Baptiste eut une pensée amicale pour ce jeune scientifique distrait. Comme moi, il a eu un lien privilégié avec M. Picsou sans pour autant faire partie de sa famille. C'est tellement bizarre de nous retrouver à faire notre deuil tout en devant rester pudiquement éloigné de la famille du défunt, alors que nous étions pourtant si proches de ce dernier... Oh, ma tête...

Baptiste eut la migraine quelques instants, comme si toute son émotion refoulée de ces derniers jours remontait soudainement à la surface. Mais, une fois qu'il eut repris contrôle de lui-même, il redevint le Baptiste que l'on avait toujours connu : il continua de trier les dossiers, impassible, imperturbable, tout seul au milieu de ce coffre immense. Il accomplirait jusqu'au bout sa tâche, et ses sentiments importaient peu.

A suivre dans Le crépuscule des héros

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