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Suite de Le récit d'Hortense

Bureau de Gédéon Picsou. 26 décembre 1955

J'ai été plus dur que les gros durs, plus malin que les petits malins et j'ai réussi honnêtement !

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Gédéon Picsou, demi-frère de feu Balthazar Picsou et rédacteur en chef du Grillon qui parle.

Jusqu'ici silencieux, le bureau du rédacteur en chef du Grillon qui parle fut comme réanimé par cette phrase sortie tout droit du poste de télévision. La machine ne s'arrêta pas là et continua :
« -Cette phrase que vous venez d'entendre était la plus célèbre devise de M. Balthazar Picsou, l'homme le plus riche du monde, ancien prospecteur devenu homme d'affaires, qui est décédé hier à l'âge de quatre-vingt-huit ans. On ignore toujours la cause de sa mort, n'est-ce pas, Barbara ?
-Tout à fait, Will, répondit la jeune et jolie présentatrice du journal, totalement indifférente aux œillades insistantes que lui adressait le bellâtre musclé au sourire éblouissant de blancheur qui lui servait de collègue. Cette triste nouvelle a été annoncée ce matin dans Le Grillon qui parle dirigé par Gédéon Picsou, demi-frère du défunt, qui a pour l'occasion signé un émouvant éditorial.
-Dans cet éditorial, Gédéon Picsou a rappelé l'apport de l'homme d'affaires à notre pays et notamment à Donaldville, petit village perdu qu'il a transformé en l'une des plus grandes métropoles des États-Unis, qui fait parfois de l'ombre à New York ou Los Angeles. Il était connu pour son sens des affaires hors pair mais également pour son avarice, continua le journaliste en tentant de détourner son attention des boucles blondes de sa consœur.
-Un sens des affaires qui avait permis au petit immigré écossais de devenir l'homme le plus riche du monde entre 1930 et 1937, date à laquelle il s'est retiré du monde des affaires pendant dix ans, puis de nouveau entre 1947 et sa mort, poursuivit Barbara, qui calma les ardeurs de son soupirant par un regard empli de mépris. Depuis 1947, il faisait régulièrement parler de lui pour ses nombreuses aventures autour du monde, les nombreux trésors qu'il a découverts, les nombreux secrets archéologiques qu'il a percés à jour. Moins flatteur, il lui arrivait de choquer l'opinion publique par les salaires extrêmement bas qu'il... »
Gédéon éteint la télévision en grommelant. Il s'installa sur la chaise de son bureau, faisant face à Elvire, Matilda et Hortense, qui s'étaient installées sur des petits fauteuils verts en attendant que Gédéon détourne son attention de l'écran bavard.

« -Bon, soupira Gédéon en époussetant la statuette de Jiminy Cricket, mascotte du journal, dont la mine bonhomme agrémentait le bureau du rédac' chef. Comme vous l'avez remarqué, les médias sont déjà à fond sur ce sujet, et ils ne vont parler que de ça pendant plusieurs jours, sans nous laisser le temps de faire notre deuil.
-Dont toi, grogna Hortense. Tu es aussi opportuniste que les autres.
-Je n'allais quand même pas cacher la vérité à mes 4 275 021 lecteurs !, s'indigna le journaliste, choqué qu'on lui reproche d'avoir dévoilé aussi vite la nouvelle de la mort de son demi-frère.
-Tu aurais pu attendre quelques jours, s'entêta Hortense, juste le temps qu'on se remette un peu de tous ces événements ! Mais tu n'as pas pu résister, tu as flairé un scoop et...
-Tu me connais bien mal, Hortense ! Si tu crois que je ne suis pas attristé par tout ça, moi aussi... »

Jiminy Cricket statuette

La statuette de Jiminy Cricket, qui trône sur le bureau de Gédéon.

La voix du puissant rédacteur en chef était devenue soudainement rauque et amère. Il se leva brusquement pour se rapprocher de la bibliothèque et ainsi tourner le dos aux trois femmes, comme s'il voulait cacher... ses larmes, par exemple.
« -C'est mon devoir de journaliste, finit-il par marmonner sans aucune fanfaronnade, toujours le dos tourné. Et encore, je n'ai même pas raconté les circonstances de ce drame. Un événement aura beau me faire de la peine, je devrai quand même en informer le plus vite possible mes lecteurs. Ils ont le droit de savoir. Mon deuil passe après mon devoir.
-Ce n'était pas une raison pour...
-Calme-toi, Hortense » intima doucement Matilda en posant sa main sur la jambe d'Hortense, avant de commenter avec un peu plus d'aigreur : « On aurait dû attendre avant de l'en informer, s'il est incapable de...
-Voyons, les filles » s'indigna Elvire, outrée par leur manque de tact.

Les deux sœurs, ne voulant pas fâcher Grand-mère Donald, acceptèrent de taire leurs remarques, mais elles n'en pensaient pas moins. Elles n'avaient jamais trop su que penser de ce demi-frère, fruit d'une des quelques liaisons passagères d'un Fergus McPicsou déclinant et en manque d'affection après la mort de son épouse tant chérie. Âgé de quinze à vingt ans de moins qu'elles, Gédéon devait avoir à peine la soixantaine désormais, voire même un peu en dessous. Comme s'il culpabilisait à cause de son statut d'enfant illégitime, il avait toujours soigneusement gardé ses distances avec sa famille, ne la voyant que de temps à autre. Adolescent, sa mère l'avait envoyé chez sa famille paternelle aux États-Unis car elle n'avait plus les moyens de s'en occuper : Grand-mère avait alors décidé de le prendre en charge, ce qui a permis à ce garçonnet timide de s'épanouir, même s'il repoussait sans cesse les quelques tentatives de rapprochement mises en œuvre par ses deux demi-sœurs dont il se méfiait. Devenu adulte, il avait rapidement quitté la ferme, ayant décidé de se lancer dans le journalisme, un bon moyen de prendre son indépendance vis-à-vis des Picsou et des Duck... Quelques années plus tard, son professionnalisme en avait fait l'un des journalistes les plus importants du pays, rédacteur en chef du fameux Grillon qui parle, poste qu'il n'avait plus quitté depuis.

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Les relations entre les frères Picsou furent longtemps tendues...

Ses relations avec sa famille étaient tout juste cordiales ; il n'y avait qu'avec Grand-mère qu'il faisait montre d'un peu plus d'affection. Pour Balthazar, c'était plus compliqué : la guerre féroce que se sont livrés les deux grands quotidiens donaldvillois Picsou-soir et Le Grillon qui parle pendant des années avait sérieusement tendu les relations entre les beaux-frères. Finalement, ils se rapprochèrent dans l'objectif de « créer le plus puissant groupe de presse de Donaldville », regroupant les deux quotidiens et divers magazines ainsi que des investissements dans d'autres puissants journaux tels que le New York Times, où les frères Picsou auraient donc dévoilé l'affaire Gripsou, à l'origine de la situation actuelle...
« -Bref, reprit Gédéon, se réinstallant sur sa chaise de rédacteur en chef. Il va falloir vous protéger de tout ça.
-C'est à dire ?
-Vu que je vous expose au danger des médias, je dois vous aider à vous en préserver, expliqua le canard. Maintenant que tout le monde est au courant de la mort de Balthazar, il va y avoir des cérémonies, des hommages, des rétrospectives de sa vie, etc., et tout le monde voudra le témoignage de membres de la famille du défunt.
-Selon toi, quelle ampleur peut prendre tout ça ?, demanda Grand-mère.
-Je ne sais pas, mais ça va être long. La tristesse est générale : malgré tous ses défauts, Balthazar était une icône de Donaldville. C'est lui qui a fait grandir cette ville tout seul, qui a fait construire tous les bâtiments, qui a créé toutes les entreprises, qui a fait venir les investisseurs, ... Il avait aussi ce petit quelque chose de sympathique qui faisait oublier aux donaldvillois son avarice. Tout ça pour vous dire que, pour vous, mieux vaut fuir quelques jours tout ça, le temps que le tapage médiatique retombe.
-Fuir, oui, mais où ?, s'interrogea Hortense.
-Je peux vous loger quelques temps au château du clan, suggéra Matilda. En plus, Donald et les enfants le connaissent déjà...
-Trop loin, répliqua Elvire. N'oublions pas qu'il faudra, d'ici quelques jours, être présents à la lecture du testament. »
Ces derniers mots firent bondir Gédéon, et sa casquette de rédac' chef s'en retrouva toute penchée.
« -Ah oui, la lecture du testament... Il va falloir faire attention, là aussi ! Les médias ne vont pas tarder à se demander qui héritera de la fortune de Balthazar, et les rapaces vont affluer pour avoir leur part. Je vois d'ici des types comme Léon Sanzun...
-Sûr ! Cet opportuniste viendra très certainement réclamer une part mirobolante sous prétexte qu'il est l'un des fils du père du défunt, s'énerva Matilda. Alors que ce type ne vient jamais nous voir et qu'il ne connaissait que de loin Zazar...
-Au fait, quelqu'un sait, justement, quelle est la décision de Zazar à propos de son héritage ? » tenta Hortense.

A cette question succéda un moment de silence. Elvire finit par lâcher :
« -Je serai bien incapable de répondre. Quand il réfléchissait à propos de son héritier, Balthazar trouvait Donald, Gontran et Popop aussi calamiteux les uns que les autres.
-J'avais cru comprendre que sa préférence allait à Riri, Fifi et Loulou, continua Matilda. Mais ce ne sont que des adolescents... Peut-être n'avait-il pas prévu qu'ils hériteraient si jeunes ?

Elvire Écoutum 5

Pas question pour Elvire de voir les caméras débarquer chez elle pour un témoignage !

-Imaginez la pression de ces pauvres petits, frissonna Hortense, grand-mère de ceux-ci.
-Honnêtement, ça m'étonnerait que Balthazar stipulait déjà dans son testament que toute sa fortune revienne à ses petits-neveux, s'avisa Gédéon. Dans mes dernières conversations avec lui, j'avais pu constater qu'il ne pensait pas du tout à la mort et s'imaginait vivre encore au moins quinze ans. Bref, je ne suis pas sûr qu'il avait fait son choix définitif. »
Les trois femmes commencèrent à prendre un air angoissé. Que de catastrophes allaient arriver, si Picsou n'avait pas clairement désigné son héritier ! Gédéon se fit d'ailleurs plutôt préventif :
« -Si la lecture du testament débouche sur un blocage, ça va rapidement devenir un feuilleton pour les médias. Il faut à tout prix éviter ça.
-On ne peut rien y faire pour l'instant, soupira Matilda, le regard fatigué par toutes ces émotions. Dans l'immédiat, qu'allons-nous devenir ?
-Fuyez Donaldville, conseilla Gédéon en se relevant pour aller consulter des formulaires. Mettez-vous au vert quelques jours, c'est le meilleur moyen d'échapper à la pression médiatique.
-Oui, venez dans ma ferme une bonne semaine !, proposa Elvire sur un ton qui se voulait enthousiaste. Je serai ravie de vous accueillir ! Et la famille a bien besoin d'être réunie en ce moment. Il faudra inviter Donald, ses neveux, Gontran, Popop, … Même toi, Gédéon.
-Merci, ce n'est pas la peine, répondit Gédéon après avoir levé la tête de ses formulaires. Mon devoir est de rester à Donaldville. »
Hortense se leva de son fauteuil, très irritée. Elle avait de plus en plus de mal à supporter cette façon qu'avait Gédéon de se mettre lui-même à l'écart. Elle se rapprocha de son demi-frère et lui infligea sèchement :
« -Dis, ça te gênerait de remettre tes formulaires à plus tard lorsqu'on parle de la mort d'un membre de ta famille ? De notre famille...
-Hor... » commença Elvire, mais elle fut tout de suite interrompue :
« -Non, belle-maman, laissez-moi terminer, s'il vous plaît ! On parle d'un sujet extrêmement grave, et môssieur Gédéon se permet de nous prendre de haut ! Ses formulaires sont plus importants que sa famille !
-Elle a raison, appuya Matilda, les sourcils froncés et le poing serré.
-Je ne fais que mon devoir, grinça Gédéon. Je vous ai donné des conseils, et maintenant je me dois de couvrir l'événement, comme n'importe quel autre événement. »
Matilda et Elvire se levèrent à leur tour, prêtes à partir ; même Elvire avait l'air plutôt blessée par l'obsession professionnelle du journaliste. Celui-ci leur affirma alors, comme s'il avait des regrets :
« Vous savez, je trouve, comme vous, que la pression médiatique est infernale, même si elle est nécessaire à la démocratie. Si on avait droit à un peu plus de recul et de sang-froid, tout irait m... »

Hr-gédéon

C'est alors que la porte s'ouvrit brusquement. Un jeune journaliste à la voix perçante et à la tête de fouine s’incrusta et annonça, sans montrer le moindre regret de s'être introduit inopinément dans le bureau de son patron :
« -Patron ! Le président Einsenhower vient d'arriver à Donaldville afin de prononcer un discours d'hommage à Balthazar Picsou ! Ça commence dans un quart d'heure !
-Déjà ?, s'excita le rédac' chef . Mais qu'attendez-vous donc, Brice Sanscrupul ? Envoyez cinq journalistes ! Je veux une retranscription du discours, une analyse, et une interview du président si possible ! Et plein, plein de photos ! Je veux que la une soit mémorable ! Dépêchez-vous, Brice !
-Tout de suite, patron, s'inclina servilement le jeune journaliste, sans doute en train de penser aux échelons qu'il allait gravir demain dans la rédaction s'il continuait à être le petit préféré du boss.
-Belle démonstration de recul et de sang-froid » cracha Hortense avant de claquer la porte, bientôt suivie de sa sœur et sa belle-mère.

Une fois sorties de l'immeuble du Grillon qui parle, Matilda se permit de devancer un petit peu Elvire pour tenter de rattraper Hortense. Celle-ci, furieuse, faisait de petits pas vifs et rapides, ce qui lui avait permis de prendre un peu d'avance.
« -Voyons, ma chérie..., tenta Matilda. Tu sais, on a déjà assez d'ennuis pour que tu te mettes en colère contre lui...
-Non mais tu l'as vu cet idiot ??, s'énerva la cane. Il se fiche complètement de nous et de Zazar, il ne pense qu'à son torchon ! Il est orgueilleux, méprisant, il... Il...
-Allons, essayez un peu de le comprendre. »
Les deux sœurs se retournèrent. C'était la voix sage et raisonnée d'Elvire, qui avait rattrapé son retard, qui venait de se faire entendre.
« -Il est un peu désagréable, oui, concéda la grand-mère. Mais il n'a pas eu une vie facile. Je pense qu'il vous a toujours un peu jalousé, car vous possédez le même père que lui... à part que vous, vous n'avez pas à avoir honte de votre naissance.
-On a tenté pendant plusieurs décennies de nous rapprocher de lui, répliqua Hortense. Il nous a toujours repoussé. On est rien, pour lui.

Hr-Grand-mère Donald par DeVita

Elvire retourne à la ferme : il y a beaucoup de travail pour accueillir la famille !

-Son journal, c'est sa vie, bien plus que sa famille. Mais, et c'est en ça qu'il ressemble beaucoup à Balthazar, je pense qu'il a très bon cœur sous ses dehors un peu rudes.
-Très rudes, grincha Hortense.
-Comme Zazar, remarqua Matilda.
-Oui, c'est vrai » reconnut Hortense après une courte réflexion.
L'atmosphère commença alors à se détendre. Bras dessus bras dessous, Matilda et Hortense allèrent chez elles préparer leurs valises pour la ferme d'Elvire. Grand-mère Donald, elle, retourna dans son domaine pour préparer l'arrivée de toute la famille dès le lendemain.

A suivre dans La vie continue

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